Repenser les récits spatiaux qui restent dominés par l’imaginaire de la conquête et de l’extraction, c’est l’objectif du Laboratoire des imaginaires du spatial et de la planétarité, initié par Matrice, centre d’innovation et de prospective basé à Paris, en partenariat avec l’EHESS et le CNES.
Dans ce reportage, Maria Roszkowska et Nicolas Maigret, deux artistes en résidence au laboratoire, interrogent ce que l’espace nous révèle de notre condition terrestre, à travers une expérience sur l’énergie solaire. Leur projet, La part solaire, entend replacer l’astre autour duquel nous gravitons au cœur de nos préoccupations afin de repenser nos modèles économiques. Combien d’énergie photosynthétique utilisons-nous chaque jour pour vivre ? Peut-on la calculer ? Et si notre dette envers la planète — et les générations à venir — pouvait se traduire en monnaie ?
Une unité fondée sur la photosynthèse
Il y a cent cinquante ans, l’humanité consommait moins de 10 % de la biomasse globale produite par la photosynthèse. Aujourd’hui, cette part est passée à plus de 25 %. Pour marquer les esprits de manière concrète, les artistes ont mis sur pied un bioréacteur de spiruline d’un mètre carré. La croissance quotidienne de ces microalgues, qui ne cessent de se reproduire à la lumière du jour, devient une unité de mesure : la part solaire, une monnaie échangeable, stockable et, accessoirement, que l’on peut manger. «C’est salé, un peu poissonneux, des spectres d’arômes auxquels nos palais ne sont pas forcément habitués, mais personnellement, j’y ai pris goût », dit Nicolas Maigret en souriant.
L’idée était d’imaginer un revenu solaire universel pour, ajoute Maria Roszkowska, « rendre visible notre dépendance au soleil et à la photosynthèse. »
S’inspirer des technologies spatiales
Quel rapport avec l’espace extra-atmosphérique ? Pour cartographier l’activité photosynthétique à l’échelle planétaire, les artistes se sont appuyés sur les données issues des satellites mesurant la capture d’énergie solaire par les organismes vivants. Ces instruments permettent d’estimer la biomasse produite et donc l’« énergie globale » disponible pour le vivant.
Ce travail, à la croisée de l’art et de la science, propose un changement d’échelle dans le débat écologique. Au-delà des gestes individuels — trier ses déchets, réduire ses voyages en avion — le collectif cherche à créer des situations qui déclenchent des discussions plus complexes. « Le niveau du débat avance assez lentement sur ces sujets, et parfois il recule», explique Nicolas Maigret. «Nous souhaitons monter en complexité et replacer la réflexion sur des dimensions systémiques et sociétales : les cycles d’interaction avec le vivant, les ordres de grandeur, les flux. » En «détournant » des technologies spatiales à des fins artistiques, La part solaire invite à questionner notre rapport aux ressources et à mesurer notre dépendance au monde du vivant.
Exposition de La part solaire, collectif Disnovation.org, septembre 2025, à Dortmund en Allemagne.