L’Antarctique est un analogue, c’est-à-dire un terrain développé dès les premières missions spatiales pour tester les équipements, les technologies et les interactions humaines durant les missions spatiales. Le but est d’anticiper les problèmes et mieux appréhender le facteur humain. Post-doctorante à la chaire Espace et passionnée par l’expérience dans les environnements hostiles, Susie Pottier est l’une des rares anthropologues à avoir “hiverné” en Antarctique.
1- Dans votre thèse vous avez choisi l’Antarctique comme terrain d’études pour y analyser, en tant qu’anthropologue, les mécanismes conduisant à mettre en place des structures sociales, des normes culturelles et des comportements collectifs en milieu extrême. Pourriez-vous définir ce qu’est un analogue et nous expliquer pourquoi l’Antarctique est utilisé comme tel dans le cadre des missions spatiales ?
En recherche spatiale, on parle d’analogue lorsqu’on utilise un environnement terrestre qui reproduit certaines conditions similaires à celles que l’on retrouverait dans l’espace, comme sur la Lune, sur Mars, ou à bord d’une station spatiale. Par exemple, on utilise des vols paraboliques pour reproduire la microgravité dans un avion Zéro G (avion conçu pour atteindre jusqu’à 22 secondes d’apesanteur), des déserts pour tester la mobilité de futurs Rovers martiens, ou encore des habitats clos pour simuler la vie en confinement, comme dans l’expérience Mars500 (simulation russe sur Terre visant à étudier les effets d’un isolement de 520 jours, durée comparable à celle d’un voyage aller-retour vers Mars).
L’Antarctique est souvent cité comme un très bon exemple d’analogue, il est même parfois surnommé « The White Mars ». Ce continent combine un environnement hostile et isolé (conditions climatiques extrêmes, nuit polaire, etc.), à des infrastructures artificielles conçues pour permettre de vivre dans ces conditions. Les équipes vivent dans des espaces restreints, en autonomie, avec des profils professionnels, culturels et sociaux très variés. Ils doivent gérer la cohabitation, l’isolement, le stress ou les conflits. Vivre dans ces milieux, c’est aussi appartenir à une communauté avec ses rites, ses valeurs, son jargon et sa culture. C’est précisément cet aspect qui m’intéressait dans ma thèse : comprendre comment, dans un milieu extrême, les humains inventent des façons de vivre ensemble.
2- Quelles sont les similarités entre l’espace et l’Antarctique ?
Les analogues ne cherchent pas à reproduire fidèlement l’espace, mais à isoler certains paramètres-clés comme l’isolement, ou la complexité logistique. L’Antarctique, bien qu’extrême, reste un environnement terrestre, tandis que l’espace présente des conditions physiques radicalement différentes. Par ailleurs, l’Antarctique n’est pas homogène : c’est un continent plus grand que l’Europe, où les stations diffèrent par leur localisation, leur taille, leur population, etc.
Cela étant dit, les similarités sont nombreuses. Historiquement, la construction des stations antarctiques coïncide avec les débuts de l’ère spatiale (1957–1958) qui voit à la fois les lancements de Spoutnik 1 et Explorer I et l’implantation de bases comme McMurdo, Vostok ou Amundsen-Scott. Ces dynamiques ont favorisé des traités internationaux (Antarctique en 1959, espace extra-atmosphérique en 1967) qui définissent l’espace et l’Antarctique comme des « biens communs à l’humanité ». Aujourd’hui, des débats similaires traversent ces deux domaines, qu’il s’agisse du tourisme, de la gouvernance ou de l’exploitation des ressources.
Sur le plan technologique, les stations antarctiques servent de bancs d’essai pour des technologies spatiales : robotique autonome, communication satellitaire, habitats automatisés, recyclage de l’eau, ou encore énergies durables. La station Concordia, à 3 233 m d’altitude et exposée à des températures extrêmes (-80°), est souvent considérée comme l’un des analogues les plus proches d’une mission spatiale longue. L’ESA (agence spatiale européenne) y a notamment testé ses systèmes de recyclage en conditions réelles.
Le syndrome mental d’hivernage, décrit en 1954 par le médecin des expéditions polaires françaises Jean Rivolier, est une forme de dépression propre aux hivernants en Antarctique, due au manque de luminosité, à un rythme routinier, marquée par des troubles du sommeil, une perte d’appétit, de l’irritabilité et des tensions interpersonnelles. Si ce syndrome n’a pas été observé dans l’espace, des effets similaires — ainsi que des modifications hormonales et immunitaires — permettent d’anticiper les réactions du corps humain lors de missions prolongées en environnement isolé.
3- Vous êtes une des rares anthropologues à avoir eu accès à un séjour prolongé dans l’Antarctique. Pourquoi l’Antarctique est-il si peu étudié en anthropologie ?
La « course au pôle », tout comme la conquête spatiale, s’est déroulée dans un cadre marqué par la Guerre froide et une forte valorisation des sciences naturelles héritée de notre histoire et de notre culture. Ce n’est qu’à partir des années 1990 que les sciences sociales se sont progressivement intéressées au continent. Cet intérêt est d’abord venu de l’histoire, pour s’élargir ensuite à d’autres disciplines.
Les premières études anthropologiques ne datent que du début des années 2010, et peu d’anthropologues continuent de travailler sur l’Antarctique à long terme. L’absence de laboratoire spécialisé, de financements et le peu de pairs susceptibles d’évaluer les articles en vue d’une publication dans des revues spécialisées ne facilitent pas la tâche.
De plus, l’accès aux stations est soumis à des contraintes logistiques lourdes, avec un nombre de places très limité. Les chercheurs de toutes les disciplines sont confrontés à ces problématiques, et s’il est globalement difficile de travailler sur l’Antarctique, il est presque impossible pour les chercheurs en sciences sociales de pouvoir passer un temps long en station. La situation évolue, notamment en France, où on observe des signes d’ouverture. L’Institut polaire français (IPEV) a accueilli ces dernières années quelques chercheurs en sciences humaines mais il reçoit peu de soutien public : environ 15,2 M€ de subvention par an. À titre de comparaison, les Allemands en reçoivent plus de 100 M€.
Pour toutes ces raisons, l’anthropologie classique, avec ses immersions longues et ses observations prolongées, semble presque incompatible avec l’Antarctique contemporain, marqué par des populations tournantes et un accès restreint.
S’il est essentiel de pouvoir étudier l’Antarctique depuis le continent lui-même, et j’espère qu’avec le temps l’anthropologie sera plus présente, on peut également comprendre les enjeux de ces lieux depuis d’autres points d’observation.
On retrouve des similitudes avec l’espace extra-atmosphérique où, comme en Antarctique, l’éloignement et la rareté des séjours obligent à s’appuyer sur les images, les témoignages et les échantillons recueillis lors des missions.