La station spatiale internationale, un écosystème complexe reliant la Terre et l’orbite basse

Pendant cinq ans, Victor Buchli a dirigé le projet Ethno-ISS, une étude anthropologique de la station spatiale internationale tournant autour d’une question majeure : comment la microgravité transforme-t-elle nos perceptions, nos rites culturels ou encore nos relations sociales ? Ce projet envisage l’ISS comme un nexus complexe reliant la Terre et l’orbite basse.

Qu’est-ce qui vous a conduit à étudier l’ISS ? Étiez-vous passionné par l’espace depuis l’enfance ?

Non, pas du tout ! Contrairement à beaucoup de mes collègues en sciences sociales, je n’ai jamais été fasciné par l’espace en tant que tel. Mon intérêt est né d’une recherche sur l’architecture utopique soviétique des années 1920, notamment le complexe Narkomfin, conçu pour défier la gravité et préfigurer une nouvelle ère sociale. Un jour, en visitant une réplique de l’ISS au Johnson Space Center de la NASA, j’ai eu une révélation : cette station était la réalisation concrète des cités flottantes imaginées par les constructivistes comme Grutikov. Ces architectes rêvaient de colonies en orbite basse, bien avant que ce soit techniquement possible. L’ISS m’est apparue comme l’aboutissement de ces utopies, mais aussi comme un laboratoire social où s’inventent de nouvelles façons de vivre et de travailler.

Pourquoi est-il important d’étudier l’ISS aujourd’hui ?

L’ISS est un microcosme des défis du XXIe siècle. Scientifiquement, elle permet des avancées majeures en médecine, en biologie ou en science des matériaux, grâce à la microgravité. Politiquement, elle incarne une coopération internationale rare, notamment entre les États-Unis et la Russie, malgré les tensions géopolitiques. Mais surtout, elle questionne notre rapport à la Terre et à l’univers. Par exemple, comment les astronautes perçoivent-ils notre planète depuis l’espace ? Comment cette vision influence-t-elle leur conscience ?

Quelle a été votre approche méthodologique ?

Plutôt que de nous concentrer sur ce qui se déroule à bord de la station, nous avons étudié l’ISS comme un nexus qui englobe les centres de contrôle au sol, les quartiers résidentiels des ingénieurs, les laboratoires, et même les communautés locales comme les récupérateurs de débris spatiaux en Asie centrale. Beaucoup d’ingénieurs, en télétravail, participent à des réunions depuis leur salon, ce qui redéfinit les frontières entre vie professionnelle et intime.

Nous avons aussi observé – je pense particulièrement aux travaux de mes collègues Jenia Gorbanenko et Timothey Carroll – comment des objets comme les icônes orthodoxes déjà chargées de sacralité voient leur statut de symbole religieux amplifié une fois revenues sur Terre après leur périple spatial. Tout cela montre que l’ISS n’est pas un lieu isolé, mais un écosystème qui s’étend bien au-delà de l’orbite basse

Comment le fait de voir la Terre depuis l’espace peut-il changer notre conscience ? Pouvez-vous développer ce que vous appelez l’« overview effect » ?

L’« overview effect », théorisé par Frank White, désigne ce changement de conscience que ressentent les astronautes lorsqu’ils voient la Terre depuis l’espace. Soudain, les frontières disparaissent, et la planète apparaît comme un ensemble fragile et interconnecté. Cette vision, largement relayée auprès du grand public, nourrit un récit d’unité et de transcendance, où l’humanité est invitée à dépasser ses divisions pour protéger une Terre commune.

Cependant, cette vision qui se veut universaliste contraste avec les réalités vécues par les communautés autochtones, dont les territoires sont parfois exploités — sans toujours être consultées — pour implanter des infrastructures spatiales, comme les bases de lancement.

En quoi la microgravité transforme-t-elle notre rapport à notre propre corps, ainsi que nos interactions avec autrui ?

Prenons l’exemple d’Aaron Parkhust, un membre de notre équipe, dont les travaux montrent à quel point un geste aussi simple que l’accolade devient compliqué en apesanteur. Sur Terre, la gravité nous ancre : elle donne au corps un poids qui permet d’équilibrer ce contact physique, essentiel pour exprimer des émotions. Mais dans l’espace, cette stabilité disparaît. Même notre perception des sentiments, à travers les expressions faciales que nous ne voyons plus sous le même angle (le visage n’étant plus orienté verticalement), s’en trouve altérée. La microgravité ne change pas seulement notre corps — elle redéfinit aussi la manière dont nous ressentons et communiquons.

Selon vous, quels sont les plus grand préjugés du public vis à vis de l’ISS et la vie dans l’espace ?

La séparation Terre-espace est un mythe moderne. Prenez les télécommunications : sans satellites, pas de GPS, pas de Zoom, pas de réseaux sociaux. Ou la médecine : les technologies de monitoring des astronautes ont inspiré les unités de soins intensifs sur Terre. Même les objets du quotidien, comme les smartphones, dépendent de métaux extraits dans des conditions souvent controversées (voir les travaux de Julie Klinger en République démocratique du Congo). L’espace n’est pas un « ailleurs » : il est intimement lié à notre quotidien.

Il y a aussi l’idée que l’ISS serait un concept dépassé. Il est vrai que sa fin a été programmée pour 2030. Néanmoins, elle reste un symbole de coopération internationale inégalée. Actuellement, les alternatives à l’ISS sont soit nationales, soit commerciales, et ne reproduisent pas ce modèle aussi ouvert.

À l’heure où des acteurs privés comme SpaceX transforment l’orbite basse en un nouveau Far West, l’ISS nous force repenser notre rapport à l’espace, envisagé comme une extension de notre monde, avec ses conflits, ses inégalités mais aussi les opportunités qu’il ouvre.

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