Pour une vision européenne du spatial : un entretien avec Isabelle Sourbès-Verger

Isabelle Sourbès-Verger est géographe, directrice de recherche CNRS (Centre Alexandre Koyré) et spécialiste des questions de politique de l’espace. Son plus récent ouvrage, « Géopolitique du monde spatial, 40 fiches illustrées pour comprendre l’occupation de l’espace extra-atmosphérique » aux éditions Eyrolles, explore les ressorts de la course à l’espace et retrace les étapes clés de son histoire, depuis ses origines jusqu’à l’émergence du « New Space » au début des années 2000.

Vous vous désignez vous-même lors d’un cours public donné en 2023 comme, je cite, “une extra-terrestre dans le monde de la géographie”, pourriez-vous nous expliquer cette appellation? 

C’était l’expression spontanée de mon amusement car j’étais invitée pour la première fois officiellement en tant que géographe par des géographes. Nous étions en 2023, et ma carrière a commencé à la fin des années 80. Ces géographes travaillaient sur l’anthropocène et ce qui reliait nos perspectives, c’était cette prise de conscience que la Terre est une planète parmi d’autres et qu’il est essentiel de repenser notre globe dans un cadre bien plus vaste, le fameux « vaisseau Terre ». Ma recherche consiste justement à observer comment les activités humaines sont projetées au-delà de notre milieu naturel. Mon champ d’étude est assez atypique puisqu’il s’agit de regarder non pas vers la Terre, objet classique de la géographie, mais vers l’extérieur de la Terre. J’observe ainsi l’occupation de l’espace principalement entre 150 km et 36 0000 km, les missions des satellites et les orbites qui sont privilégiés. Cet espace circumterrestre est d’ailleurs en train de s’étendre avec les programmes lunaires et des relations Terre-Lune qui restent à définir. 

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser au monde spatial ?

Mon intérêt pour ce domaine est né d’un concours de circonstances. En 1981, en tant qu’auditrice libre à l’École normale supérieure Sèvres (le volet féminin d’Ulm), je préparais l’agrégation d’histoire et je suivais les cours de Fernand Verger, pionnier de la télédétection et responsable du département de géographie. Lorsque la NASA avait lancé le satellite Landsat, le premier programme d’observation de la Terre à des fins civiles, elle avait ouvert un appel à contribution à la communauté scientifique internationale des géographes et des géologues pour l’interprétation de ces images spatiales. À l’époque, c’était un défi requérant un traitement des données par des ordinateurs puissants jusque-là réservés aux sciences de la nature et Fernand Verger avait été un des premiers PI (Principal Investigator) en créant le programme FRALIT (ENS-EPHE). Dix ans plus tard, la France préparait son premier satellite d’observation, SPOT, lancé en 1986, et le ministre de la Recherche, Jean-Pierre Chevènement, encourageait les sciences humaines et sociales à s’intéresser aux technologies. Le CNET (Centre National d’Etudes des Télécommunications) proposait des bourses de thèse. Fernand Verger m’a proposé de candidater pour traiter des usages de l’imagerie spatiale devenue de plus en plus accessible et de ce qu’ils pourraient entraîner comme changement de regard dans l’enseignement secondaire. J’ai beaucoup aimé l’idée, j’ai postulé et j’ai été retenue. Cela a été le début d’une belle aventure personnelle et professionnelle. 

En quoi votre formation d’historienne vous a servi dans le domaine du spatial ?

J’ai écrit mon mémoire de maîtrise sur le culte d’Héraclès dans les îles de la Mer Egée et sur la côte anatolienne. J’avais travaillé sur un champ de fouilles à Thasos en Grèce avec l’Ecole française d’Athènes à nettoyer et classer des morceaux de figurines en terre cuite. J’ai pu directement apprécier comment l’histoire ancienne devait mobiliser toutes les sources possibles, numismatique, épigraphie… et à quel point il fallait être attentive au moindre indice. J’ai compris qu’il était crucial quand on ne dispose que d’informations fragmentaires de s’interroger sur ce qui manque, sur ce qu’on ne voit pas et comment on peut recouper des pistes de nature très diverses. Cette démarche m’a été très utile pour travailler sur les questions d’occupation et de politique spatiales, un champ totalement vierge à cette époque. 

J’ai d’ailleurs commencé mes recherches en recensant tous les satellites qui avaient été lancés depuis  1957. J’ai consulté et croisé les listes que j’avais identifiées de l’Union internationale des télécommunications mais aussi du COSPAR (Committee on Space Research). J’ai complété avec des documents d’agences nationales, ou encore du Congrès américain pour parfaire mes dénombrements et essayer de dresser un état des lieux. Mon passé d’historienne m’avait servie dans la recherche critique des sources mais j’ai choisi la voie de la géographie en utilisant ces données pour proposer des analyses cartographiques de l’occupation de l’espace. Cette approche est devenue systématique lorsque j’ai contribué, après mon recrutement au CNRS au sein du laboratoire de géographie Imagéo, à réaliser le premier Atlas de géographie de l’espace, sous la direction de Fernand Verger, réédité et actualisé en 1997 et en 2002 aux éditions Belin. C’était mes débuts de collaboration avec une équipe de cartographes, et en particulier Raymond Ghirardi, qui m’a ensuite accompagnée tout au long de ma carrière dans la conception et réalisation de documents originaux sur l’occupation de l’espace. J’ai découvert à cette occasion à quel point l’établissement de cartes et diagrammes exigeait de la rigueur dans la collation et l’interprétation des informations. 

Vous sembliez peu nombreux dans ce domaine de recherche au début. Comment décririez-vous le paysage actuel en sciences humaines et sociales (SHS) en France pour les recherches spatiales ?

Effectivement, nous étions très peu nombreux en dehors des juristes. J’ai profité de la création du CREST, un Groupement d’intérêt Public très original rattaché à l’Ecole polytechnique et spécialisé dans les relations entre stratégies et technologies autour de deux grands domaines, le nucléaire et l’espace. Son fondateur et directeur, Jean-François Delpech, était un physicien mais il tenait à la présence au sein du laboratoire de chercheurs de sciences humaines et sociales. À l’époque, il n’existait aucun lieu impliquant des SHS spécifiquement orienté vers la recherche spatiale et c’était une grande chance de participer à cette expérience. Lorsqu’elle s’est terminée à la fin des années 1990, j’ai tenté de créer une petite équipe au CNRS, mais les critères imposés exigeant entre trois et cinq chercheurs statutaires pour déposer un dossier étaient impossibles à satisfaire faute de recrutements. 

En revanche, la recherche sur les politiques spatiales était très reconnue institutionnellement aux États-Unis, avec un institut pionnier tel que le Space Policy Institute, fondé en 1987 au sein de l’Université George Washington et qui poursuit toujours ses activités. En Union soviétique, la recherche se faisait au sein du Centre des études globales de l’Académie diplomatique mais elle n’a pas trouvé sa place en Russie post-soviétique. C’est surtout le droit de l’espace qui a été très tôt le mieux représenté en particulier avec l’institut de droit aérien de l’université Mc Gill à Montréal qui, en 1957, intègre le droit spatial et devient l’institut de droit aérien et spatial. Dans ces trois cas, il s’agissait de former des étudiants mais aussi des acteurs professionnels, y compris dans les administrations. J’avais dirigé en 2002 un numéro de la revue Hermes, « L’espace enjeux politiques » et on y trouve les principaux noms des chercheurs de l’époque. 

Même si la France a très tôt développé sa propre politique spatiale, il n’y a pas eu la volonté d’institutionnaliser la recherche sur le sujet et les recherches sur l’espace dépendent de parcours personnels.  Aujourd’hui, il serait nécessaire pour stimuler les travaux en sciences humaines, de dresser une cartographie des recherches existantes qui sont relativement dispersées. Cela pourrait encourager l’émergence de projets interdisciplinaires qui attireraient vers les questions spatiales de nouveaux chercheurs avec leurs propres questionnements.

Il serait important de développer les publications universitaires axées sur le spatial. Pour publier sur les questions spatiales, il faut souvent trouver un angle particulier qui corresponde aux thématiques des revues existantes ou se tourner vers des supports internationaux. Une revue universitaire dédiée au spatial serait un bon signal. 

Quelles sont vos attentes pour cette chaire  ?

Il est intéressant pour moi de voir l’ENS porter une Chaire sur « les nouveaux enjeux culturels, géostratégiques et environnementaux qui gravitent autour de la notion d’espace comme territoire ou bien commun de l’humanité » un peu plus de 50 ans après les premières recherches au département de géographie sur la télédétection. La longue durée est un véritable atout pour attirer des équipes de recherche, capables de faire avancer les connaissances et de proposer de nouveaux questionnements. L’objectif n’est pas seulement d’encourager les travaux de recherche individuels, mais aussi de créer un espace propice à la collaboration entre la recherche sur les questions spatiales et les grands enjeux sociétaux, économiques et politiques. 

Le spatial peut servir de sujet d’étude à de multiples disciplines, de la gestion à la philosophie, en passant par les lettres, l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, les études politique et la géographie, ce qui en fait un domaine aux perspectives de recherche très vastes. Il est nécessaire de proposer un lieu où les universitaires pourront aussi développer une véritable culture spatiale, pour mieux appréhender les spécificités et les dynamiques de ce milieu bien particulier qu’est l’espace. Les réalités physiques imposent des règles différentes de celles du milieu terrestre ; par exemple, les orbites circumterrestres n’ont rien à voir avec des routes, elles ne desservent pas des lieux, ce qui illustre bien les limites des analogies avec notre environnement terrestre. Cela pourra évoluer si une relation Terre-Lune se met en place mais cela reste minime au regard du nombre des satellites d’application. Il faut que les chercheuses et les chercheurs puissent s’approprier ces spécificités concrètes pour se poser des questions pertinentes. 

Je pense qu’il est important de tisser des relations entre chercheurs et proposer des lieux de réflexion en favorisant les partenariats au-delà de PSL avec l’EHESS ou le CNAM.

Y a-t-il des sujets de recherche ou des questions que vous aimeriez voir émerger, des thèmes plus urgents que d’autres à aborder ?

Cela pourrait passer par des appels à projets ou des initiatives de débats qui incitent à réfléchir différemment aux technologies spatiales et aux enjeux de durabilité par exemple.

C’est en effet un des questionnements majeurs aujourd’hui. On pourrait transposer les débats sur la durabilité terrestre à l’espace en comparant différents modèles. Par exemple, dans le domaine des télécommunications, un satellite géostationnaire positionné à 36 000 km d’altitude dans le plan de l’équateur couvre un tiers de la planète avec une durée de service de plus de 20 ans. Ils ont eu un rôle majeur dans le développement économique, d’éducation et de santé de grands pays dépourvus d’infrastructures terrestres comme l’Inde ou la Chine. Aujourd’hui, les choix technologiques des constellations sur orbites basses, pour assurer un internet global avec des temps de transmission très courts, ont conduit à privilégier des constellations de satellites à courte durée de vie quasiment « jetables » puisque le modèle économique est d’utiliser des composants terrestres dits sur étagère, beaucoup plus fragiles dans le milieu spatial. On voit bien que le coût carbone de la production et l’usage de ces deux types d’utilisation des satellites n’est pas comparable. Cela ne concerne pas que les satellites. On peut aussi se poser la question de l’impact sur la haute atmosphère de lanceurs réutilisables la traversant fréquemment…

Il serait également pertinent de réfléchir sur le rôle de l’espace comme moteur de la curiosité scientifique et de la coopération internationale. Alors que ce sont des éléments constitutifs de l’ADN de l’exploration spatiale depuis ses origines, ils sont facilement ignorés pour mettre en avant une géopolitique très classique d’opposition Etats-Unis, Chine en proposant de rejouer un scénario passé (Etats-Unis, Union soviétique) au risque de tordre la réalité de la situation actuelle. Il en va de même pour le discours économique mâtiné de New Space devenu omniprésent qui contribue à noyer les enjeux scientifiques dans des domaines où ils sont pourtant décisifs comme l’exploration lunaire. 

Quel rôle a à jouer la recherche pour permettre au grand public de mieux comprendre ce qui se joue dans l’espace actuellement ?

La recherche a un rôle fondamental pour informer et sensibiliser les citoyens sur des activités dans l’espace qui restent peu connus. Elle le fait en analysant de façon critique les discours et les pratiques des acteurs et en s’attachant à évaluer leurs logiques et leurs enjeux. La présentation de faits objectifs et d’arguments bien construits, peut déjà modifier les perceptions face à des visions parfois oniriques, négatives par principe ou même complotistes. Je pense à un travail réalisé il y a vingt ans, pour le CNES où nous avions suivi avec une collègue linguiste spécialisée dans les questions d’argumentation un fil de discussion dans un grand quotidien sur l’intérêt de l’exploration de la Lune et Mars. Un des participants, très bon connaisseur du sujet, répondait de manière claire aux arguments hostiles à ces programmes et la qualité des informations qu’il fournissait avait conduit à une évolution notable des positions initiales qui pouvaient rester négatives mais beaucoup plus rationnelles. 

Les sciences humaines et sociales doivent aussi contribuer à la diversification des perspectives, en questionnant les récits et stratégies dominants, souvent influencés par des modèles américains. Il est urgent pour l’Europe de développer nos propres approches, fondées sur des perceptions historiques et culturelles différentes. Une meilleure compréhension des enjeux spatiaux directs et indirects permettrait d’informer des choix politiques et d’orienter les débats publics sur des valeurs communes et partagées. Il y a par exemple matière à dépasser un « greenwashing » assez artificiel sur les bienfaits pour la Terre d’exploiter les ressources célestes pour s’interroger sur des questions de fond qu’il convient déjà de formuler précisément. Plus largement, la dimension critique des travaux en SHS permet d’apporter un autre regard dans un domaine souvent marqué par l’influence forte d’une communauté de passionnés.

Aujourd’hui, il devient  crucial de considérer les différentes dimensions des activités spatiales et leurs combinaisons en considérant les coûts, les choix technologiques, les retombées pratiques, les capacités d’influence…. On pourrait dans cet esprit chercher à mieux cerner les perceptions de l’espace par les citoyens de différents pays européens. Alors qu’aux États-Unis, l’espace est fortement et durablement ancré dans l’imaginaire collectif de la nouvelle frontière, la liberté manifeste et le libertarianisme (pour le dire sommairement), il faudrait étudier comment les jeunes générations se représentent en Europe l’exploration et l’occupation de l’espace. Et la même démarche devrait être tentée pour le Japon, la Chine, l’Inde, la Corée… L’analyse des références culturelles des noms de programmes nationaux pourrait être une première étape. Ce serait des programmes internationaux fascinants. 

Au-delà de la recherche académique, la Chaire peut fournir des outils de réflexion aux citoyens et aux acteurs du secteur spatial grâce à l’approche pluridisciplinaire qu’elle veut développer. Celle-ci contribuerait à mieux penser les alternatives qui s’offrent à l’Europe en façonnant notre propre vision et en donnant aux citoyens une meilleure appréhension de la diversité des enjeux portés par les activités dans l’espace. 

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