Comment étudier l’espace extra-atmosphérique quand on est anthropologue ?
C’est la question que posent Perig Pitrou (CNRS, Collège de France, Université PSL) et Istvan Praet (Durham University) dans leur ouvrage Otherwhere Ethnography. An Introduction to Outer Space Studies.
Réunissant anthropologues, historiens des sciences et chercheurs en STS, ce projet collectif propose une réflexion interdisciplinaire sur les manières de comprendre et de penser l’espace.
Le lundi 6 octobre, les deux éditeurs de l’ouvrage étaient à l’ENS pour échanger avec Susie Pottier, post-doctorante à la Chaire Espace de l’ENS–PSL.
L’un des fils conducteurs de la discussion a porté sur la notion de frontière, qui peut prendre de multiples formes : géophysique, juridique, symbolique, mais aussi scientifique. Alors que seul l’espace était vu comme une discontinuité absolue, Istvan Praet a rappelé comment les astrobiologistes ont remis en cause cette vision en décrivant les passés et ères de la Terre comme des mondes radicalement différents.
Une photographie illustre ce propos. On y voit la sonde Spirit, dont les roues avant reposent au pied des Columbia Hills dans le cratère Goussev — portant les vestiges d’un passé où la planète Mars possédait des conditions proches de celles de la Terre — tandis que les roues arrière sont encore sur la plaine, déserte, froide et hostile à la vie, ce qui correspond au Mars que nous connaissons. A cet instant clé, et fugacement capturé un entre-deux où les frontières ne sont plus spatiales mais temporelles, nous invitant à les considérer sous de multiples angles.
Autre fil rouge des échanges, la pluralité de l’espace— dans ses représentations, ses pratiques et ses usages. L’anthropologie permet de remettre en cause les distinctions habituellement tenues pour acquises entre le terrestre et l’extraterrestre, ou le vivant et le non-vivant. L’espace n’apparaît pas comme un lieu homogène, mais comme un espace multiple.
Susie Pottier a cité comment, dans le chapitre 7, la manière dont les liens tissés entre les astronautes et les plantes cultivées à bord de la Station spatiale internationale créent de nouvelles symboliques et de nouveaux récits. Le fait de cultiver des plantes dans l’ISS, souvent présenté comme le signe d’un avenir durable pour l’humanité et le terreau de l’exploration de l’espace lointain, redéfinit nos façons de penser la continuité du vivant et la possibilité de mondes habitables.
Encore marginale il y a dix ans, l’anthropologie du spatial couvre de nouvelles pistes pour envisager l’espace avec un « optimisme réfléchi », en pluralisant les points de vue, les savoirs et les techniques. Dans ces ethnographies de l’ailleurs, où se redéfinissent les rapports entre Terre et cosmos, humain et non-humain, vivant et technique, l’espace n’apparaît plus comme un ailleurs à conquérir, mais comme un bien commun, traversé de pratiques, de frontières et de cosmologies qui réinterrogent, en retour, notre manière d’habiter la planète.



