Quatre graines de pissenlit échappent à la destruction de la Terre après une catastrophe nucléaire. Elles entament un voyage dans le cosmos avant d’échouer sur une planète glaciaire. Planètes, le dernier film de la réalisatrice Momoko Seto, déplace notre regard sur le vivant en tissant des liens entre l’infiniment petit et l’infiniment grand.
La première scène dévoile l’univers concentré dans un pissenlit, comment est née cette idée de relier le microscopique au céleste ?
Les akènes — ces graines légères — appartiennent à la famille des Astéracées, dont le nom latin signifie « étoiles ». Leur boule duveteuse évoque une galaxie en miniature. Un jour, j’ai vu une vidéo d’un astrophysicien expliquant qu’en s’approchant du centre de l’univers à la vitesse de la lumière, celui-ci semble se contracter en une sphère, comme une illusion d’optique. Cette image m’a frappée : l’univers devient une boule de pissenlit. C’est aussi une référence au Big Bang, à l’origine de la vie. Le film commence là, avec cette idée que tout est lié, du plus petit au plus grand. L’espace n’est plus un ailleurs lointain, mais une extension de ce qui se joue sous nos pieds.
Islande, Japon, France, vous avez tenu à filmer la nature « en vrai », sans tout recréer en animation. Pourquoi ces partis pris, et qu’est-ce que cela change dans la perception de ces univers, qu’ils soient terrestres ou cosmiques ?
Les personnages principaux sont en 3D, mais ils sont intégrés dans des images réelles grâce à un système de compositing, comme un collage numérique. Je voulais capturer le vivant dans ce qu’il a de surprenant. Par exemple, en filmant un têtard, nous avons découvert des reflets dorés sur son ventre. Ces détails imprévisibles, c’est la vie elle-même qui dépasse nos projections. Je ne voulais pas que ce film soit uniquement des projections de l’imaginaire humain. En collaborant avec des scientifiques et des artistes, je tenais à créer un dialogue entre le microcosme terrestre et l’immensité spatiale, sans tomber dans le fantasme ou la surcharge technologique.
Ma démarche s’inspire des travaux de Bruno Latour, Anna Tsing ou Marc-André Selosse, qui montrent que l’humain n’est qu’un maillon parmi d’autres. Le film est une façon de rendre visible cette toile d’interdépendances. J’ai travaillé avec une scénographe botanique, Rafaela Tringali pour mettre en scène la nature et lui donner une dimension fantastique de science fiction. Avec mon chef opérateur Élie Levé, on a dû chercher un bousier particulier de couleur azure, dans une immense forêt. Il a fallu aussi composer avec la chaleur, la météo, une immersion totale dans le monde du minuscule.
Quand on filmait des planctons à l’Institut de la Mer de Villefranche-sur-Mer, les images de radiolaires ou d’oursins nous semblaient tellement proches des images du cosmos que j’ai eu envie de créer l’ensemble du monde cosmique avec des planctons ! Et c’est cela qui est fantastique : même les spectateurs ressentiront ce trouble en voyant des images d’abysses qui font écho aux images du cosmos.
Le time-lapse joue un rôle central dans Planètes, notamment pour filmer des organismes comme le blob ou les plantes grasses. Pouvez-vous nous parler de cette technique et de ce qu’elle révèle ?
Ce qu’on prend pour un champignon à la 52e minute est en réalité un blob, un organisme à la frontière entre animal, plante et champignon. Pour le filmer, nous avons installé un appareil photo équipé d’un intervallomètre programmmé pour prendre une photo toutes les minutes pendant 24 à 48 heures. Pour les plantes grasses, c’était une photo toutes les dix minutes pendant quatre semaines. C’est un procédé qu’on appelle le time-lapse et qui permet de voir ce que l’œil humain ne perçoit pas : la lenteur de la croissance, la danse des organismes. C’est une façon de révéler des temporalités autres que la nôtre.
Votre film brouille les frontières entre Terre et cosmos, entre nature et espace extra-atmosphérique. Quel message portez-vous sur notre rapport à ces deux notions ?
Le message est clairement anti-Musk : rêver d’une fuite vers Mars n’a pas de sens si on ne prend pas soin de la Terre. La science pose les fondements et l’art nous permet d’imaginer ce que nous ne pouvons pas observer. Le cinéma a ce pouvoir : un article du CNRS mentionnait récemment un satellite de Neptune où l’on sait qu’il y a de l’eau, mais très peu de lumière. Or, le vivant peut se développer avec très peu de lumière, comme dans les abysses. Nous ne pouvons pas accéder à ce satellite dans l’état actuel de nos compétences technologiques, mais l’art permet justement d’imaginer ce que la science ne peut pas encore observer. La science pose les bases, l’art ouvre des possibles.
La bande-son de Planètes est une création originale, mêlant sons de pissenlits, baleines, et même des radiolaires. Comment avez-vous construit cet univers sonore en lien avec l’espace extra-atmosphérique ?
J’ai collaboré avec les musiciens Nicolas Becker et Quentin Sirjacq pour que le son devienne une entité à part entière, avec son propre langage. Ils ont fait du field recording, mais sans tomber dans le documentaire. Par exemple, le pleurote qui pousse évoquait pour moi un esprit de la forêt : nous avons utilisé le chant d’une baleine, le plus grand mammifère terrestre, pour créer une résonance inattendue avec l’étrangeté de l’espace extra-atmosphérique. Les limaces sonnent comme des éléphants, l’oursin qui « pond » une galaxie produit un grouillement de pierres… Nous avons aussi enregistré des gamelans indonésiens, du shakuachi et un cristal Baschet, un instrument rare, pour faire entendre l’invisible. Déplacer le regard, c’est aussi déplacer l’écoute.
Planètes aborde la question de la migration, un thème qui vous touche personnellement.
Je suis née au Japon et vis en France depuis plus de vingt ans. Aujourd’hui, on a tendance à l’oublier, mais la migration est le fondement même du vivant. C’est aussi ce que raconte le voyage de ces graines de pissenlit.